Chargement...
 
Imprimer

La Peste Noire

Née d’un vent fétide qui balaya l’orient lointain, ramenée en Occident par les marchands génois, la peste noire déferla sur l’Europe a une vitesse ahurissante. Quand elle acheva sa course au début des années 1350, elle avait tué au moins vingt-cinq millions d’européens, près du tiers ou de la moitié de la population totale. Étrangement, elle frappa plus d’hommes que de femmes.

La peste arriva à bord d’un navire marchand génois en provenance de Caffa (l’ancien nom de Théodosie). Tous l’équipage et les passagers étaient morts ou mourants, victimes de l’épidémie. Quelques jours après l’arrivée du bateau dans le port de Messine en Italie, en septembre 1347, les gens commencèrent à mourir. Moins d’un mois plus tard, la ville était abandonnée ; ses seuls habitants restaient les rats et les cadavres. Mais, tandis que les gens fuyaient avec les maigres possessions qu’ils pouvaient emporter, vers des cités et des villages où ils pourraient se réfugier, la peste noire les suivit comme un loup affamé, jamais rassasié, inlassable dans sa sinistre besogne.

La peste noire décima la population européenne, tuant trois hommes pour chaque femme. Ces pertes causèrent un glissement irrévocable des structures sociales européennes. Il n’y avait simplement plus assez d’hommes pour travailler les champs, construire ou réparer les bâtiments ou défendre les terres contre les bandits et autres nuisibles à deux pattes. Les femmes durent endosser les rôles traditionnellement tenus par les hommes.

Il fallut deux ou trois générations pour que la population mâle revienne au niveau normal. À ce moment-là, il était trop tard pour revenir en arrière. Personne ne trouvait plus étrange de voir des soldats ou des officiers féminins mener la charge contre des armées étrangères. Les femmes forgerons étaient aussi nombreuses que les hommes – et il en était de même dans toutes les professions.

Seule la noblesse tenta un temps de retrouver l’ancien ordre. Les nobles dames n’apprenaient pas à manier une rapière ou à travailler de leurs mains ; c’était le privilège des classes inférieures et les aristocrates n’allaient pas se salir les mains. La plupart des jeunes filles obéirent à leurs pères, au moins en public. Mais beaucoup apprenaient à chevaucher et à se battre dans leurs dos, discrètement. Bon nombre d’écoles d’escrime leur interdisaient l’entrée durant la journée, puis quand les chandelles étaient soufflées, leur ouvraient les poternes afin qu’elles s’entraînent dans la pénombre. Une par une, les jeunes femmes de la noblesse entraient, les visages dissimulés par des voiles, et s’exerçaient dans ces escuelas escondidas, ces écoles secrètes.

À l’époque moderne, les femmes occupent des postes importants dans les gouvernements, dans les armées, dans les affaires. Même la noblesse a été obligée, partout, d’abroger les lois de succession qui interdisent aux femmes d’être lords. Le premier-né, homme ou femme, conserve donc le titre.